Histoire de l’usine

L’usine, dont les premières pierres ont été posées autour de 1830, a fermé définitivement en 2005[1].

 

 

Moulinage et soie en Vivarais

La culture des vers à soie se faisait dans les magnaneries ou parfois dans des locaux aménagés chez l’habitant, à la suite de campagnes nationales pour promouvoir la petite production locale et domestique. Dans les filatures, on dévidait les cocons, formant des écheveaux de soie grège ou flottes, qui arrivaient ensuite dans les moulinages pour y subir une succession de mouvements de torsions[2], en « S » ou en « Z », soit  dans un sens ou dans l’autre, de 400 à 4 000 tours en fonction de la qualité de soie recherchée, avant d’être acheminés vers les tissages à proximité ou à Lyon, là où la soie se négociait sur les marchés.

 

Vers 1850, apogée de la sériciculture, l’Ardèche produisait jusqu’à 5 500 tonnes de cocons chaque année. Les moulinages étaient nombreux en Vivarais (en moyenne un par commune, mais parfois plusieurs), à l’époque où l’Ardèche, aujourd’hui majoritairement rurale et à faible densité démographique, comptait parmi les régions françaises les plus industrialisées. Avec 2 700 km de rivières abondantes, elle était un territoire idéal pour l’installation de ces usines, dont le cœur consistait en une longue salle voûtée construite au bord d’un cours d’eau.

L’activité de moulinage se faisait majoritairement sur des machines activées par l’eau de la rivière, et parfois – pour éviter l’arrêt forcé de l’activité à la saison sèche – avec le relais d’installations de secours fonctionnant au charbon ou au gaz pauvre. Le travail quotidien consistait donc surtout à charger et décharger les machines, à veiller sur elles et à pouvoir nouer promptement le fil lorsque celui-ci venait à casser. L’existence en Ardèche d’une main d’œuvre féminine et rurale, nombreuse, jeune et bon marché, a été un autre élément déterminant dans le développement local de l’activité moulinière.

En 1846, le département produit 186 000 kg de soie grège et en mouline près de 300 000. La qualité des ouvraisons vivaroises justifie son prix plus élevé que celles du Piémont italien, deuxième région européenne productrice de soie. Mais les soies de Chine et du Bengale, d’un prix moins élevé bien que nécessitant un lourd transport, semblent être de qualité égale. A la même époque, les soyeux lyonnais exercent de plus en plus de pression sur les mouliniers ardéchois pour accroître la production locale. Beaucoup de mouliniers se ruinent alors en emprunts de capitaux afin d’augmenter équipements et production, et l’industrie de la soie en Vivarais perd de plus en plus de son autonomie.

C’est aussi l’époque où apparaît la pébrine, principale maladie du ver à soie, sans doute encouragée par l’urgence des magnaniers à gagner toujours plus, n’espaçant plus assez les vers, et perdant l’habitude de renouveler fréquemment l’origine des graines.  Celles-ci sont souvent importées de Chine, tout comme les ailantes, arbres, aujourd’hui devenus invasifs, qui ont été vus comme une alternative possible au mûrier pour nourrir les bombyx sains.

 

L’usine de Pont-de-Veyrières, vecteur d’activité économique et de lien social dans la vallée.

Au moment de son rachat par Jean-Louis Plantevin en 1861, l’usine de Pont-de-Veyrières est pourtant en pleine expansion. Elle traite chaque année quelque 7 000 kg de grèges, avec le concours de 6 hommes et 42 femmes[3] dans deux fabriques, la « vieille », avec 320 tavelles [4] et la « nouvelle » construite par Jean-Antoine Barbe avec 900 tavelles. Jean-Louis Plantevin fait construire deux pavillons et une terrasse dominant la Fontaulière, une boulangerie, un moulin et une chapelle. Son successeur, Joseph Plantevin, qui prit la direction de l’usine en 1893, y installe un tissage après la guerre de 1914, construisant pour cela de nouveaux bâtiments, ouvrant aussi une école ménagère.  A cette période, l’industrie de la soie a décliné en France et de nouveaux produits synthétiques ont pris le relais comme la rayonne, issue de la cellulose du bois[5]. A chaque fois, il faut changer les machines et mettre le personnel au chômage technique pendant parfois plusieurs mois. En 1934, un incendie dévaste la nouvelle fabrique, remodelant le visage de l’usine. En 1955, l’entreprise de Pont-de-Veyrières emploie pourtant toujours 71 personnes et même 113 en 1967[6].

Avec jusqu’à 300 ouvrières en 1910, l’usine est un lieu fréquenté principalement par des femmes, plutôt jeunes et souvent logées sur place, confiées par leur famille à la responsabilité du patron de l’usine et de la gouvernante, en attendant l’heure du mariage. Le salaire y parait alléchant pour l’époque : 18 à 30 francs par mois. Mais après déduction des 14 francs de pension et des frais d’entretien, il devait rester aux ouvrières autour de 10 francs par mois à envoyer à leurs familles, soit environ 0,60 franc par jour.

Si la main d’œuvre locale était réputée abondante, les registres des années 1880 montrent qu’une partie de ces jeunes filles venait de loin, parfois du nord ou de l’est de la France, et souvent d’un orphelinat de Marseille [7] avec la création d’un « internat » (nom qui jusqu’à la fermeture de l’usine a désigné une partie du bâtiment, aujourd’hui à nouveau destiné à de l’habitat)[8]. Dans l’usine vivaient également des familles, lorsque le mari, mécanicien ou contre maître, travaillait au moulinage[9].

Lieu de vie et de travail, l’usine est également un vecteur de lien social : on s’y rencontre (et parfois l’on s’y marie), on s’y retrouve en famille lors de kermesses ou de cérémonies religieuses organisées par « Monsieur », le patron de l’usine qui est parfois aussi le représentant de la commune[10]. Au début de l’électrification du département, dans les années 1920-1930, l’usine alimentait tout le quartier. Le coût de l’électrification étant important, les premières distributions rurales d’énergies électriques sont fournies par les moulinages, qui revendent l’excédent de force de leur production hydroélectrique[11]. L’usine de Pont-de-Veyrières alimente ainsi tout le quartier. L’activité de l’usine et la vie sociale qu’elle génère, rayonnent sur la vallée de la Fontaulière, fournissant du travail direct et indirect, et maintenant un niveau de population élevé[12] qui fréquente plusieurs cafés, bistrots, épiceries, une quincaillerie et un bureau de poste. Il se dit que l’on trouve de tout à PontdeVeyrières, que ce soit chez Rousset-Veyrenc ou chez Perge-Bonnaud, qui de père en fils et en mariage, ont tenu les commerces du quartier, activité restée prospère jusqu’à l’ouverture d’un hypermarché à quelques kilomètres de l’usine.

 

« Lou Pon de Vireire e cosa nimbu : tout ce que lo di saque n’en sort plus »[13] Proverbe patois cité par Marcel Bonnaud, qui tenait l’épicerie de Pont De Veyrières, située à l’emplacement actuel des brasseurs de l’Ale’Ouêt, cité dans l’émission n° 2 du MOULINAGE EN CHANTIER (à ré-écouter en pocdast ici)


[1] Au cours des années 2000-2010, l’industrie textile française a perdu 93 % de ses 1100 000 salariés, principalement dans des zones rurales, conséquence de l’importation massive et à très bas prix de produits textiles originaires d’Asie à partir de l’année 2000.

[2] La torsion de moulinage consiste à déplacer le fil d’une bobine à une autre, à condition que le support receveur tourne moins vite que le support distributeur et que les axes de rotation des deux bobines soient perpendiculaires. La torsion est d’autant plus forte que la différence de vitesse de rotation est grande.

[3] MOREL, Yves, J.L. Plantevin, moulinier: des fabriques à soie en Ardèche méridionale, Nîmes, Lacour éditeur, 1996. Archives départementales de l’Ardèche, BIB-8 1158.

[4] Sorte de roue en bois qui sert de dévidoir sur lequel était fixé une flotte.

[5] Le nylon suivra dans les années 1950, le polyester et le lycra (élasthanne) dans les années 1960.

[6] Source : Etienne Plantevin, dernier patron de l’usine

[7] Registres de Chirols, Archives Départementales de l’Ardèche, 205 E-Dépô.t

[8] Certaines de ces orphelines marseillaises se sont mariées sur place, comme la grand-mère d’Etienne Vassal, 92 ans, actuel doyen de Chirols.

[9] La liste nominative de 1881 mentionne 60 « hospitalières » de 13 à 20 ans, que dirigent 3 religieuses dont l’une est aussi cuisinière. Trois contremaîtres vivent sur place avec leur famille, ainsi que le meunier, le boulanger 3 cordonniers, 1 aubergiste, 2 tailleurs, ainsi que Jean-Louis Plantevin, sa femme et l’une de leurs filles. Celui-ci sera deviendra également maire de Chirols de 1861 à 1878. Cote ?

[10] Jean Plantevin, l’un des trois derniers patrons, a également été maire de 1959 à 1974.

[11] Revue du Vivarais 1928. Source ?

[12] Jusqu’à plus de trois fois la population actuelle de Chirols avec 906 habitants recensés en 1886. Cote ?

[13] Traduction :  Le Pont-de-Veyrières est un entonnoir : tout ce qui y entre n’en sort plus.